
Monrovia semblait une ville assiégée.
Il est vrai que nous arrivions en plein milieu d'une élection présidentielle nationale très contestée. Partout dans la ville on pouvait noter la présence des véhicules blancs des Nations Unies et des observateurs internationaux. Les signes tangibles de deux guerres civiles qui s'étaient terminées récemment, tuant près de 10% de la population, étaient visibles tout autour de nous: des hommes amputés des bras ou des jambes, des chaises roulantes de fabrication artisanale, des maisons abandonnées, prêtes à s'écrouler. Apparemment, les seuls bâtiments qui n'avaient pas été dynamités pendant les combats étaient l'usine de Coca Cola et la brasserie nationale !

Mais, à part une visite à la station catholique de Radio Veritas, Monrovia n'était pas notre destination ultime. Un trajet de trois heures en jeep, à travers des plantations de caoutchouc et la forêt tropical nous a menés au nord-est, à Gbarnga, la capitale du comté de Bong.

Le séminaire St Paul est situé au bout d'une route boueuse, au milieu de palmiers d'un vert luxuriant et de bananiers. La seule indication visible est "attention, chien méchant !" Et il l'est effectivement. "Bruno", c'est son nom, est lâché au coucher du soleil pour rôder dans la propriété et écarter les intrus. Ce qu'il fait. Le séminaire lui-même est composé de bâtiments blancs, aux toits d'étain, dispersés autour d'une chapelle de forme octogonale, avec aux alentours les ruines de bâtiments incendiés.

Le recteur, Francis Lyall, et l'ancien évêque de Gbarnga, Lewis Zeigler (actuellement archevêque de Monrovia), nous ont raconté des histoires effrayantes ayant dû abandonner le séminaire et s'enfuir à travers la jungle vers le Sierra Leone voisin, afin d'échapper au massacre par les rebelles, une première fois entre 1989 et 1996 et une nouvelle fois entre 1999 et 2005.
Ils ont vu leur séminaire incendié à trois reprises. Et ils l'ont reconstruit trois fois. Le bâtiment qui abritait la bibliothèque avait été épargné. Cette bibliothèque était un don de la conférence des évêques des Etats-Unis et était considérée comme l'une des plus riches collections de livres de l'Afrique de l'Ouest. Les soldats rebelles utilisèrent la bibliothèque comme quartier général. Et les livres (Shakespeare, Virgile, St Augustin...) furent utilisés pour alimenter les feux et... comme papier de toilette !

Tel était la vie quotidienne à l'époque du chef de guerre Charles Taylor. Selon Lewis Zeigler, il était commun de rencontrer un enfant-soldat d'une dizaine d'années portant une Kalashnikov, qui vous demandait (poliment s'il voyait que vous étiez un prêtre) d'enlever vos chaussures, votre chemise et votre pantalon et de les lui donner. Ce que vous faisiez. C'est nu que vous continuiez alors votre chemin. Il valait mieux cela que de vous entendre demander votre nom. Car votre nom de tribu avouait vos origines et, avec 15 factions armées combattant pour le contrôle du territoire, selon vos origines, vous pouviez être découpé en morceaux, sur le champ, à coups de machette.
Lorsque vous avez vu des membres de votre famille massacrés sous vos yeux, lorsque vous savez (encore que vous n'en parlez jamais) que nombre de vos amis sont des enfants nés d'un viol commis par des militaires, lorsque vous avez dû vous encourir, revenir, reconstruire votre maison et votre vie tant de fois - des mots comme "espoir" et "avenir" ne vous viennent pas à l'esprit. Car vous avez de la peine à imaginer leur signification.
Voilà, pourquoi au cours des exercices proposés pendant la session de formation à la communication, nous avons préféré choisir pour thème "les rêves". Les enseignants du séminaire et les étudiants répondirent avec enthousiasme, avec une étonnante créativité. (voir les spots télé présentés sur ce site)
Voilà la preuve que s'il est possible de réduire la capacité d'espoir d'un être humain et même mettre son avenir en doute, vous ne pouvez jamais empêcher quiconque de rêver.









